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PARCOURS ATYPIQUE
D'UN APPELE EN ALGERIE
 

CONTINGENT : 58/1C (JUILLET 1958)


CAMP DU LIDO (CIABCA, Hussein Dey)

2/12 EME R.C.A. (El Hammam)

RETOUR SANITAIRE

CDP 4 (CIE EXPERIMENTALE D'ACTION PSY.)

MINISTERE RUE ST DOMINIQUE.


QUELQUES EXPLICATIONS PRELIMINAIRES


La Guerre d'Algérie a d'abord été engagée par la France pour assurer la protection de tous les habitants de cette terre coloniale, qu'ils soient Français d'origine européenne ou d'origine indigène, de plus en plus directement menacés par un mouvement terroriste naissant. Une armée de 350.000 à près de 500.000 hommes sera progressivement envoyée sur place et maintenue en permanence dans ce but. Avant et au début de cet engagement, de nombreux musulmans avaient choisi la France, acceptaient sa présence, respectaient sa tutelle et sa puissance, recherchaient sa protection. Mais, en fait, cette situation restait contre nature et, particulièrement depuis l'après Seconde Guerre Mondiale, comme cela était pourtant bien évident, les mouvement d'émancipation et de décolonisation se renforçant partout. L'Algérie ne faisait pas exception. Malgré les bienfaits, totalement incontestables, de la colonisation, les progrès considérables qu'apportait la présence de la France en Algérie, il devenait alors, même dans tous les cas et depuis toujours, absurde de prétendre que cette colonie faisait partie intégrante du territoire national de la France. La rébellion algérienne, malgré les réticences de très nombreux algériens d'origine, avait donc beau jeu d'engager la lutte armée contre l'occupant historique, contre la France exagonale et colonialiste. Cela était grandement favorisé par les fréquentes et nombreuses inégalités de toutes natures qui touchaient la majorité des populations musulmanes, même s'il s'en trouvait d'autres qui faisaient exception, qui s'étaient fort bien accomodées de la présence française, s'y étaient stabisilées, embourgeoisées et même enrichies. Je pense, par exemple, aux Tamzali, à la tête du trust de l'huile. Cependant, ce qu'il fallait bien plus prendre en compte, c'était certainement qu'une immense majorité des algériens d'origine étaient répartis sur la plus grande partie du territoire, celle qui était arride, mais pratiquement désertée par les européens qui, eux, avaient investi depuis le début les régions fertiles du Nord. Ce qu'il fallait prendre en compte, encore, c'est que ces fellahs vivaient toujours à un stade moyenâgeux, souvent misérablement et en étaient d'autant plus perméables aux arguments de la rébellion qu'ils n'avaient le plus souvent ni le choix ni les moyens de rejeter, sauf à y perdre leur vie. Tout cela, je vais le découvrir et le comprendre comme une évidence dès juillet 1958. J'en reparlerai dans ma conclusion. Le gâchis énorme provoqué par cette situation trop longtemps incomprise par nos dirigeants et par une majorité de nos citoyens, le désastre attisé par l'inconscience, le comportement et le manque de lucidité des européens d'Algérie comme par les illsuions d'une Armée victorieuse, certes, mais hors du contexte réel, ont entraîné bien des morts inutiles, bien des souffrances et tant de drames affreux, qui tous, auraient pu être évités.

Marqué en profondeur, j'ai voulu longtemps effacer de ma mémoire cette page de ma vie, refouler au loin ces souvenirs amères et j'y suis parvenu pendant 46 ans. Je n'en ai donc pas parlé et suis peu à peu arrivé à oublier une majorité de détails de mon parcours d'appelé, et le drame de l'Algérie « française » lui-même. Pourtant l'âge que je suis en train d'atteindre m'oblige à dresser dès maintenant un bilan de ma vie et, pour mes enfants, pour mes petit-enfants, à laisser quelques indications précises sur ce que j'ai fait, qu'ils ignorent encore le plus souvent. Ces pages en font partie. Elles peuvent également servir de témoignage à mes anciens frères d'armes, à ceux qui ont connu la guerre d'Algérie; plus encore aux jeunes, à ceux qui ne l'ont pas connue, à ceux qui n'en savent que les bribes orientées politiquement qu'on leurs à servies et à ceux qui ne savent même pas qu'elle à existée. Car, nous, les anciens d'Algérie, nous allons bientôt partir puis rentrer à notre tour dans l'Histoire. Et, je crois que nos témoignages doivent rester. Et donc, qu'ils doivent le plus possible être transmis à ceux qui viennent après nous.




L'APPEL SOUS LES DRAPEAUX


1958 : A 22 ans, je dénonce mon sursis d’incorporation. Inscrit en fac de droit j’ai aussi fait quelques études de commerce mais il me semble urgent de m’acquitter de ces 28 mois de ma vie qu'entend me confisquer le service militaire rallongé par la guerre d’Algérie. J’appartiens à la 3ème Région, celle de Rennes, j’ai fait la P.M. à Vannes et ma conviction est qu’il faut aller se battre contre des rebelles qui ne représentent que l’expression d’une minorité nationaliste musulmane. Car, tout de même, il y bien ces innombrables combattants venus d’Afrique du Nord qui ont si ardemment et si courageusement combattus aux côté des Français libres, il y le fait que l’Algérie à bénéficié à de multiples égards de la colonisation française, qu’on le veuille ou non. Il y le fait, encore, que tant de ces Algériens participent, collaborent, aiment la France à laquelle ils sont associés depuis des générations et dont ils deviennent les « Français d’origine musulmane ». Et je ressens tout cela d’autant plus fort que j’ai déjà fait plusieurs séjours dans la région d’Alger, pour y avoir accompagné mon père, quand ses affaires l’y conduisaient. Je suis donc, maintenant, volontaire pour les E.O.R. (Elève officier de réserve). Dans la famille, c'est une très vieille tradition, on compte depuis toujours des cadres de l’armée de métier, (j'ai même connu deux de mes oncles généraux et l'un de mes cousin éloigné l'est également, encore), des officiers d’active, des réservistes, des engagés volontaires. Un de mes  oncle à été fauché à la tête de sa section par une mitrailleuse allemande, au combat, comme jeune lieutenant et je me sentirais sans doute marginalisé si je ne suivais pas son exemple. Un de mes parents, nettement plus âgé que moi, également lieutenant dans les Forces Françaises Libres, mort pour la France, a été fait par la suite Compagnon de la Libération à titre posthume. Pour moi, la route était là, déjà toute tracée.

Ma démarche volontaire, en 1958, me permet, encore étudiant, de postuler pour une arme et, par tradition, je demande l’A.B.C. (Arme Blindée Cavalerie). Demande bien  accordée, car je reçois rapidement une belle affectation pour le C 503 (Chars lourds) de Mourmelon avec un ordre de me rendre au centre de recrutement du Mans. Premier contact avec l’Armée. Une caserne où, toujours en civil, on vous dispatche suivant les besoins en effectifs. En fait de C503 c’est un départ direct pour l’Algérie que l’on me signifie dès le lendemain : le peloton dit ‘E.O.R’. au Centre d'Instruction de l’Arme Blindée Cavalerie du Lido, à Hussein Dey, dans la région d’Alger. Trois à quatre mois après, si tout va bien, ce sera un retour vers Saumur pour six petit mois de formation d’officier de réserve sur EBR, AMX M24 etc, avec, peut-être, une sortie en uniforme de sous-lt., d’aspi. ou de MDL - ou même avec rien à la clé, éventuellement -. Après, enfin, sans pratiquement aucun doute, le retour d’urgence en Algérie, pour les 19 mois restants avec, au mieux, une courte perm unique en « Métropole ».

Un train spécial dans le quel on nous a installés nous conduit à petite vitesse jusqu'à Marseille, toujours en tenue civil. Je constate de plus en plus nettement que beaucoup d’appelés autour de moi semblent cafardeux et certains, même, pas trop biens du tout. L’un d'eux, devenu fou-furieux, sera mis d’urgence, manu militari, dans une cellule où on le verra derrière de solides barreaux et d'où on l’entendra hurler, en attendant que le Service de Santé ne vienne l’évacuer. (Vrai dingue ou simulateur ?..) Toujours à Marseille, un autre appelé se suicidera dès le lendemain. Là, personne ne connaît personne et on ne parle pas beaucoup. On pense trop à ce qui nous attend de l’autre côté de la Méditerranée. Ainsi, avant l’embarquement, chacun erre dans les allées du camp que des haut-parleurs inondent de chansons et de musiques romantiques à la mode. L'ambiance est triste et morose. Je commence à me poser des questions.


LE VRAI DEPART


Juillet 1958 - J'embarque donc à Marseille à bord de ' l'Athos II' un vieux paquebot des lignes d'Indochine devenu transport de troupes. Toujours revêtu de ma tenue civile, je passe une bonne partie de mon temps suspendu dans un hamac, au fond de l'une des calles transformée en immense dortoir, plutôt malodorant, sans doute à cause de ceux qui ont été malades lors de précédentes traversées et dont on a sommairement nettoyé les avatars. En fait, on peut tout de même aller respirer l'air pur sur certains des ponts, ce qui n'est pas un luxe car cette antiquité flottante prend tout son temps et va même mettre deux jours pour atteindre sa destination.

Il ne s'agit pas d'une croisière et il faut s'ingénier à tuer le temps mais nos tenues civiles nous donnent encore une petite illusion de liberté avec laquelle on tente de se faire plaisir, quand on y réfléchit. La mer est calme, le temps magnifique. Mais l'attente reste vrillante, douloureuse.


LE CHOC DE L'ARRIVEE


Je connais déjà un peu l'arrivée et l'entrée du port qui conduit à Alger « la Blanche ». Mais, avec presque tous les autres appelés, je cherche intensément à observer de plus près, depuis le bastingage, le spectacle dont je vais découvrir peu à peu les détails, au fur et à mesure que le long navire se rapproche du quai. Et, là, cela devient vite tout autre chose que l'image dont mon dernier passage, neuf ans plus tôt, m'avait marqué la mémoire : sur les quais, un immense parking d'engins militaires, de camions, d'auto mitrailleuses, d'half-tracks, de blindés de jeeps et surtout de plusieurs ambulances, tous portant des traces de mines, d'aubus, ou de balles mais visiblement rassemblés là pour être récupérés par quelques casses ou quelques ateliers d'un ultime « échelon » en Métropole. Brutalement, un peu à ma surprise, la situation me semble beaucoup plus sérieuse que je ne l'avais imaginée. Je savais qu'il tombait chaque jours un certain nombre de nos soldats dans des embuscades et dans des accrochages mais, j'ai plus l'impression désormais que les rebelles arrivent aussi à anéantir beaucoup de matériel et même de matériel blindé ! Ce qui me choque encore plus est que des ambulances portant la croix rouge aient pu être prises pour cibles.

Nous débarquons bientôt et sommes tout de suite pris en main par les cadres de l'escorte qui va nous convoyer en camion vers le camp du Lido. Sur le port grouillent de nombreux badeaux musulmans dont les gamins viennent nous voir comme si nous étions des extra-terrestres. Certains nous proposent des objets pour « pas cher » mais un sous-officier qui nous dirige les éloigne tout de suite et nous mets en garde en termes précis : « Pas question, vous apprendrez qu 'ici vous êtes déjà une cible potentielle! Ces gamins peuvent très bien vous remettre un colis piégé ou un truc moche de la part des fells !... Ou leurs transmettre des renseignements que vous leurs donneriez. Vous aurez à vous méfier de tout 24 h sur 24, souvenez-vous en bien... »

Tandisque nous roulons, un de mes voisin murmure : « Charmant pays...Ca commence super! On dirait vraiment pas que c'est la France, ici... Mais, qu'est-ce qu'on fout dans cette galère »

J'ai failli tenter de lui adresser la parole, de le raisonner un peu, d'essayer de le rassurer. Mais, après ce que je venais de voir, je ne m'en suis ni trouvé les arguments, ni même la première des paroles pour commencer ma phrase.


LE LIDO, CENTRE DE FORMATION DE

L' A.B.C. EN ALGERIE.


Appels, rassemblements, baratin d'accueil se sont succèdés. On nous avait déjà affectés à nos pelotons respectifs, présentés à nos instructeurs, expliqué les choses. Puis, nous recevons très vite nos paquetages. L'ambiance est tout de même un peu meilleure, car après environ cinq jours d'inaction, de déplacements, d'incertitude, nous savons maintenant où et avec qui nous allons passer ces trois mois de FCB et de CFCB. Au peloton dit « EOR », avec mes 22 ans, je suis l'un des plus jeunes, presque tous ont fait des études longues (architectes, médecins, ingénieurs, avocats etc). Certains les ont même ralongées tant qu'ils ont pu, espérant se rapprocher ainsi d' une hypothétique fin de la guerre. Il y a quelques PMS dont un appelé qui est charpentier, je crois, et qui n'a que 20 ans à peine. Mais il « en veut » aussi, tout autant que les autres. La camaraderie est franche et le moral, je dirai, insouciant. Je fais même bientôt la connaissance d'un cousin de l'actrice Nicolle Courcel avec lequel je sympathise et qui me donne rendez-vous à Paris, après la quille, me promettant qu'il me fera connaître sa fameuse cousine. L'encadrement est parfait. Nous avons deux MDL en or qui ne nous en font pas trop baver mais l'entraînement est forcément très dur et nous sommes aussi en plein mois de juillet... Evidemment, étant tous volontaires pour les EOR, nous sommes obligés de rester déterminés à tout prix !

 

ET LA, TOUT VA BASCULER POUR MOI !


C'est pourtant là que tout va basculer. Deux éléments majeurs vont me faire renoncer à ma démarche volontaire et volontariste :

 

1 – Mon père à des relations en Algérie. L'une d'elles fait partie d'un «comité de salut public » pied-noirs de la Mitidja. Elle vient me voir un soir pendant l'un de mes quartiers libres. Je l'écoute avec attention, la fais parler. C'est un homme brutal, rustre, borné. Il se trompe sur toute la ligne, c'est évident pour moi, mais il m'apprend pas mal de choses. Très vite, j'aurais ainsi d'autres contacts avec des français d'Algérie et aussi avec quelques français d'origine musulmane. Ainsi, je suis stupéfait de découvrir que ce qui se passe en réalité en Algérie n'a rien à voir avec ce que je croyais savoir et pire encore, avec ce qu'en pensent les pieds-noirs eux-mêmes qui en fait, vivent totalement en dehors des réalités et vont forcément à une perte certaine. Je les vois déjà foncer droit dans le mur! En tout cas, j'en suis convaincu et je le dis bientôt sur place, au camp du Lido, à l'un de mes cousins, alors commandant aux Affaires Algérienne venu me voir qui, visiblement, ne le prend pas très bien mais qui, lui non plus, et comme tant d'autres, n'a encore strictement rien compris. Les faits le confirmeront - ô combien ! - dans les années suivantes et l'Histoire bien plus encore.

Pour moi, maintenant, c'est certain, l'Algérie telle que nous la défendons est un leurre et on pourra faire tous les quadrillages que l'on veut, toutes les opérations militaires de grande envergure que l'on souhaite, toutes les actions sociales possibles et imaginables, cela ne marchera jamais.

En effet, les deux communautés européennes et musulmanes ne cohabitent que de façon erratiques, désiquilibrées, trop souvent imposée par le rapport des forces que les populations arabes ont supporté sans trop broncher, tant que la rébellion n'a pas réussi à se structurer. En fait, ces deux communautés ne cohabitent pas, elle se juxtaposent déjà depuis longtemps. Et encore, il y a une large majorité du territoire où ne se trouvent que des arabes musulmans. Il y a pire : même à égalité réelle de droits et de considération, ces deux communautés sont (et resteraient) ethniquement incapables de s'absorber l'une l'autre pour fonder une nation commune, comme il le faudrait absolument. Cela aurait pourtant été la seule et unique issue éventuellement possible au conflit : faire d'urgence de l'Algérie un territoire associé avec promesse garantie d'indépendance, d'abord autogouverné dans une association étroite avec la France, librement et démocratiquement formulée, puis massivement acceptée par tous. Là, si cela avait été possible, nous aurions pu, peut-être, couper l'herbe sous le pied du FLN, mettre fin à la guerre et sauver les meubles. Pourtant, je ne croyais même pas une seconde à la faisabilité d'un tel arrangement! (Cela ne s'est pas fait, heureusement et sans aucun doute, en revanche, ça été à moyen terme une grande chance pour la France. On voit très bien pourquoi aujourd'hui..). De Gaulle avait évidemment raison !

Dans la situation où en est l'Algérie dite « française » de 1958, combattre devient pour moi un sacrifice totalement inutile, une action perdue d'avance, un gâchis pour tout le monde. Ma famille à des relations à Paris. Très discrètement, à l'insu de tous, je commence à exposer là où cela peut être reçu, là où cela peut être utile, les craintes que m'inspirent déjà ce début de mon expérience algérienne, en les faisant remonter comme je peux. Et, de façon imprévue, certaines oreilles, déjà tendue, s'y intéressent. Par dessus tout cela, un cas de conscience se présente à moi : j'ignore encore si je pourrais suivre ma formation d'officier de réserve mais, il me semble de plus en plus impensable et bien trop lourd d'avoir la responsabilité de conduire des hommes au feu dans un contexte aussi absurde. Et j'y réfléchis chaque jour d'avantage.


2- Soudain, tout se précipite plus encore : depuis que j'ai été vacciné contre la jaunisse ( et contre je ne sais pas quoi encore) je suis malade, de plus en plus mal en point, même. Si bien que l'on m'envoie quelques jours à l'Hôpital Maillot d'Alger. J'y rencontre un certain nombre d'appelés et de militaires engagés qui sont passés par le bled et qui me racontent ce qu'ils y ont vu. Cela me confirme souvent dans les impressions que je commence à ressentir de plus en plus précisément. Donc, cette fois, après avoir encore réfléchis, je prends bien ma décision. Jamais, je ne commanderai des hommes au feu dans cette situation que je refuse totalement. Je vais donc dire que je ne tiens plus du tout le coup en ce moment (ce qui est vrai, mais j'aurais pu passer outre) et qu'à mon grand regret, je me sens désormais totalement  inapte à poursuivre le peloton EOR. Je sais que cela signifie pour moi un envoi prochain dans une zone de combat avec la quasi-certitude d'y rester jusqu'à la quille et donc, d'avoir plus encore de chances d'être tué ou blessé pour rien qu'en faisant Saumur. Ce qui me rend furieux car si cela arrive, je serais non seulement mort pour rien mais surtout en pleine jeunesse. Cela veut dire, aussi, rester tout en bas de l'échelle, simple 2ème classe. Et ça, c'est très dur pour moi, c'est presque impensable même. Certes, je suis désireux de faire mon devoir de soldat et de combattre avec mes frères d'armes. Mais, cela me rend encore un peu plus malade et me fout presque en l'air d'avoir la certitude que je vais me battre strictement pour rien et, de plus, que je ne peux même pas le dire clairement. Qui me comprendrait donc? Pour être honnête, je vais quand même arriver à jouer ( tout à ma guise, je l'avoue très humblement maintenant), de cette carte « santé » et à persuader chacun, tout au long de mon service militaire, que ma constitution insuffisamment résistante me conduit à traverser un état dépressif sérieux et génère un manque d'aptitude. Alors que si seule ma constitution est réellement un peu déficiente face aux exigences du service armé, il n'en est strictement rien de mon état dépressif, n'ayant jamais fait de dépression de ma vie, ni avant ni après. Mais, visiblement, j'ai toujours su être assez persuasif. J'avais déjà fait du droit et rêvé d'être avocat. J'ai passablement honte de manipuler un peu tout le monde, presqu'à ma guise, mais je crois fermement que la situation m'autorise même  moralement à tricher un peu. Ainsi, fini le peloton EOR dont on me raye aussitôt de l'effectif en me passant à celui des élèves secrétaires. Là, j'avoue encore que, franchement écoeuré par cette guerre inutile, par le temps qu'elle me faisait perdre sans justification sérieuses à mon sens, comme par mon déclassement, j'ai été tenté de pousser le bouchon jusqu'à obtenir la réforme. Mon dossier, joint à ma capacité de persuasion, me l'aurait sans grand doute rendu possible. Puis, j'ai abandonné cette idée et me suis dit qu'il n'était pas inutile -et même qu'il serait assez important- de poursuivre mon expérience, de mieux connaître, par moi-même la situation sur le terrain, pour pouvoir en faire un rapport plus précis à mes correspondants en Métropole.  De plus, la simple sensation de vouloir se planquer pour fuir les combats, même s'ils étaient à mes yeux totalement inutiles, ou seulement pour ne pas faire de service militaire me semblait totalement  insoutenable. Je m'engageais donc dans la guerre, au moins pour un temps.

Mon nouveau chef de peloton était un certain sous-lieutenant de Fontenay, assez imbu de sa personne, de son grade et de sa fonction d'instructeur de bidasses, un homme qui avait fait Saumur sur EBR, me disait-il, et qui ne devait pas tellement m'apprécier. Sans doute avait-il saisi confusément mon comportement assez atypique qui rentrait plutôt mal dans le moule de son équipe. En tout cas, j'ai pu mettre par la suite la main sur les appréciations qu'il avait notées à mon dossier militaire et elles ne m'étaient pas franchement favorables. Je n'ai pas pu voir cependant s'il m'a de plus «  pistonné » pour mon affectation au 12ème RCA dans la ZOC. C'est très possible. En 1961, alors jeune directeur commercial adjoint, je l'ai brièvement rencontré dans une soirée parisienne. Il m'a juste demandé si « cela s'était bien passé », presque étonné que je lui réponde « Oui, très bien, vous voyez que je suis rentré entier... » On ne s'est rien dit de plus et j'ai aussitôt tourné les talons, Je ne l'ai jamais revu.

Au Lido, en plus de l'exercice militaire, des patrouilles dans Alger et sa région avec le fameux MAS 36-51, des Pefats m'apprennent donc le maniment de la machine à écrire militaire, presque un engin blindé qui crépitait comme une MAT 49, la tenue des livres, des fiches, les circuits des bordereaux et les diffusions de circulaires, comme la tenue des paies et encore plein de choses. Avant mon incorporation, j'ai fait une école de commerce puis une école de vente et ce travail de gratte-papier ne me semble pas trop compliqué. Mais il me barbe au plus haut point. J'en viens à regretter les actions et les tâches plus dynamique sur le terrain. Aussi, je m'ennuie moins pendant les patrouilles. Un jour, d'ailleurs, à la tombée de la nuit, nous somme 6 dans un 4x4 Renault, dont un MDL Chef, et nous patrouillons à faible vitesse en bordure de champs de vignes à perte de vue quand je vois une forme dissimulée par les feuilles vertes et les grappes de raisin. A l'époque, j'étais chasseur, bien habitué à tirer le gibier à plume et à tirer vite. De plus, j'aimais les armes et avec mes frères, on faisait beaucoup de tirs à la 22 LR. Nous étions sans doute un peu fous car nous allions jusqu'à nous tirer dessus, face à face, à 20 ou 30 mètres, avec des balles tracantes de 22 (ça existait !). On restait strictement immobile et l'autre tirait alors, juste après le top, visant à 50 cm à gauche où à droite de la tête... Il est vrai que l'on s'entraînait souvent au tir de précision! Donc, ce soir là, en bordure des vignes, mon réflexe immédiat a été d'approvisionner mon MAS en un éclair et de mettre en joue ! Sans rien dire et également avec d'excellent réflexes, le MDL Chef à saisi mon arme et en a immédiatement retiré la cartouche. Il n'a rien dit. Peut-être avait-il vu de sa place qu'il s'agissait d'un âne en vadrouille qui effectivement, s'est redressé et à montré ses grandes oreilles? Peut-être a-t-il simplement pensé que j'allais ouvrir le feu sans ordre et descendre ainsi n'importe qui, sauf un fell ? En fait, je n'aurai évidemment ouvert le feu de mon propre chef que si un homme avait tiré sur nous ou se préparait de façon évidente à le faire. Mais le MDL Chef avait totalement raison, car je n'étais qu'une jeune recrue encore en formation et il ne savait que cela de moi. Par contre, en cas d'accrochage, il n'aurait peut-être plus eu le temps de s'en souvenir...Et moi non plus. Mais, que pouvait-il faire d'autre?


LE DEPART VERS M'SILA.


On ne nous dit rien de spécial mais nous recevons des feuilles de route. La mienne précise : 12émé Régiment de Chasseurs d'Afrique, Z.O.C. Avec un certain nombre d'autres camarades, je suis appelé et on nous conduit à la gare avec un titre de transports pour Bordj-Bou-Areridj. On nous fait peu après monter dans un train dont la loco diésel-électrique est précédée d'un wagon de marchandises rempli de rails en vrac. Ca « sent » déjà les mines, les embuscades. Il y a bien une petite escorte armée avec un poste (je crois un 509/510) mais elle me semble dérisoire et je ne vois que des armes légères. Le convoi avance assez lentement et par moment, il s'arrête. Dehors, le paysage change peu à peu. Les plaines verdoyantes se font plus rares. Puis, bientôt, je remarque que les fils des lignes qui suivent la voie de chemin de fer sont de plus en plus bas, souvent à peine audessus du sol. La raison en est facilement visible: les rebelles viennent régulièrement couper ou plastiquer les poteaux et, pour gagner du temps, on remonte les fils sur ce qui reste ! De temps en temps, par les fenêtres, nous voyons des uniformes, des patrouilles, des GMC sur les routes, quelques AM et des jeeps. Les véhicules sont souvent sales, ceux qui les utilisent ou qui crapahutent dans les environs ne sont pas non plus très reluisants.


BORJ -BOU-AERRERIDJ PUIS M'SILA.


A Bordj-Bou-Aeridj, nous sommes attendus par nos nouveaux frères d'armes. Ils voient en nous une relève, certes, mais aussi une équipe de bleus B.A.P, comme toujours un peu méprisables. Bref, nous sommes prêts à tout mais ce n'est pas eux qui nous font peur. Nous grimpons dans les camions Simca à cabine avancée, un regard inquiet scrutant le payage. A cet instant, je réalise que je suis en uniforme mais que je n'ai même pas un pistolet à bouchon dans la poche et donc, qu'en cas d'embuscade, nous ferons des cibles idéales pour les fells. Si il y a des tirs, il ne me restera qu'à me faire tout petit, à me protéger de façon dérisoire en mettant mon paquetage dans le direction des agresseur et, si l'occasion s'en présente, à me précipiter sur la première arme laissée par le premier touché.

Mais, notre convoi de « bleus » arrive sans encombre dans la petite ville de M'Sila où nous débarquons au PC du régiment. Pour moi, ce sera juste le temps d'une courte pose car je suis affecté au 2éme Escadron, en plein bled, avec quelques autres. On nous y conduit donc bientôt par une piste cahotante, entourée d'un paysage sauvage, presque lunaire, coupé par quelques oueds à sec et talwegs inquitants. Je trouve la vue assez sinistre et la topographie idéale pour nous tendre des embuscades faciles et meurtrières.


LE 2EME ESCADRON DU 12EME R.CA.


(Devise : «Audace n'est pas déraison» - Chef de corps :Lt.Col. de Ruellé du Chéné)


Descente des véhicules avec bagages puis mise en rangs par le sous-off. qui nous commande pour présentation du nouveau contingent. Il s'agit d'un cantonnement basique avec des tentes et seulement quelques constructions en dur empruntées visiblement à un ancien douar, le tout entourée de petites montagnes qui forment un peu autour comme un cirque. Pour moi, cela évoque plus ou moins la cuvette de Diên Biên Phu que je n'ai jamais vue mais dont j'ai souvent étudié le cas concret et de nombreuses photos. Fort heureusement, ça n'a en fait rien à voir, car en Algérie de 1958, le quadrillage est partout vérouillé, comme les frontières tunisienne et marocaine. Parce que, en outre, l'Armée française y est nombreuse, surpuissante et efficace. De plus le 2ème Escadron a une dizaine de chars moyens- légers M24 bien disposés et pointant les 360 degrés ainsi que des half-tracks, le tout correctement réparti dans une position qui ne pourrait que très difficilement être enlevée par les rebelles, sauf, peut-être, par une excellente coordination d'actions commandos de nuit. Mais, encore faudrait-il que les fellagas arrivent d'abord  à passer silencieusement l'imposant réseau de barbelés et donc qu'ils éliminent dans le plus grand silence les sentinelles les unes après les autres, y compris celle du mirador.Il aurait peut-être également été possible aux fells d'utiliser des mortiers mais, visiblement ils ne devaient pas en avoir (ou très peu). Dans cette hypothèse, il aurait été indispensable qu'ils en utilisent plusieurs pendant une assez longue préparation et surtout qu'ils viennent également avec des armes anti-chars en quantité. Je ne croyais donc pas à cette éventualité.

Je reçois bientôt mon paquetage et, enfin, une arme attitrée. Dans le paquatage, il y même une tenue saharienne avec des sandales, équipement que je n'aurai jamais à utiliser. Mon arme est une carabine américaine USM1, une arme que je connais déjà, une de mes relation, ancien résistants bretons, ayant gardé la sienne après la Libération. Cela me satisfait grandement d'en recevoir une car cette carabine est légère, maniable, précise et permet aussi des tirs assez rapides, sans être fatiguante ni encombrante. En accompagnement, je reçois une dotation de 90 cartouches. De mon arrivée jusqu'à mon départ du 2 ème Esc. je ne me coucherai jamais sans avoir mis ma carabine US et les 6 chargeurs contre moi, dans mon lit picot. Pendant le quartier libre qui suit un repas rapide, les anciens nous montent une revue de paquetage « bidon » dans l'une des tentes. Certains ont des barettes d'officiers et nous y croyons tous jusqu'à ce qu'après leur départ, les autres, ceux qui sont restés, éclatent de rire et se réjouissent de la bonne blague. Les barettes étaient « empruntées »; on ne nous dit pas où ni à qui ! Tout cela restera strictement entre nous et brisera rapidement la glace.

Suis-je un privilégié ? Bientôt, on me présente à mon supérieur direct, le MDL Perné qui est responsable de l'administration. Je vais travailler pour lui et contribuer à la tenue des états, des dotations etc. Cela comprend aussi que je vais coucher, non sous une des tentes mais seul, dans une mechta délabrée dont une pièce mal fermée sert de bureau et dans laquelle donne aussi celle de mon chef. Non loin de là se trouve, si ma mémoire ne me trompe pas trop, la mechta du capitaine Roland qui commande le 2ème Esc. Sur un tremplein artificiel, juste à quelques mètres du coin couchage qui m'est assignée dans le bureau, se trouve un vieux M4 Sherman, plus ou moins H.S., mais transformé en obusier statique et dont le canon de 75 sert d'apui-feu de temps en temps. C'est presque toujours la nuit qu'on l'utilise et l'onde de choc des départs ébranle la toiture dont le torchis me tombe dessus quand je suis couché, une fois sur deux.

Le MDL Perné m'a laissé le souvenir d'un homme agréable, sérieux et rieur à la fois. Il a toujours été sympa avec moi. Je ne pense pas que j'étais pourtant alors très ouvert ni détendu, ni motivé. Mais, ça, il le comprenait sans doute. Si j'avais finalement été classé « service auxiliaire » et « promu » au rang de simple 2 ème classe « secrétaire militaire », grâce à l'unique qualification obtenue au Lido, cela ne me dispensait nullement de participer aux gardes, spécialement la nuit et parfois de jour. Par contre, je n'appartenais à aucun peloton armé et ne suivais donc pas les opérations. Mais, ce n'était pas le cas pour les patrouilles de nuit que je faisais de temps en temps avec un adjudant super (dont je suis malheureusement incapable de me rappeler aujourd'hui le nom, ce qui est un comble!). Ce dernier avait remarqué qu'à l'entraînement au tir, je faisais souvent des cartons avec mon USM1. Il choissisait ses hommes et nous partions la nuit tendre des embuscades, fouiller des maisons et des granges abandonnées, bref, les éventuelles planques des fells. Ce sous-officier avait fait l'Indo, il s'y était fort bien battu et sorti vivant d'assez mauvais coups, disait-on. Je lui faisait une confiance aveugle et je ne détestais pas sortir avec lui. On sentait tout de suite qu'il savait de quoi il parlait, qu'il était expérimenté et connaissait le terrain aussi bien si ce n'est mieux que les indigènes. Avant de partir, il commençait par vérifier si, comme il l'exigeait, nous n'avions effectivement rien oublié dans nos poches, rien qui puisse faire du bruit en tombant ou provoquer un reflet de lumière dans l'ombre de la nuit, il regardait bien si nous avions seulement un casque léger la tête, pas de casque lourd, pas de gourmette, ni de chaines visibles, mais des chaussures silencieuses. Plus encore, surtout pas de cigarette et encore moins d'allumette sur nous et pas même un mouchoir.(Se moucher par inadvertance dans le silence absolu de la nuit peut trahir une présence à des centaines de mètres)

Puis, nous partions à 8 ou 9, dans un silence total, en file indienne espacée, cherchant le couvert des ombres, arrêtant souvent la progression pour écouter attentivement le moindre bruit suspect, gardant en tête les consignes reçues au cas où nous tomberions nous mêmes dans une ambuscade. Si nous n'avons jamais eu de contact sérieux avec des fells pendant les patrouilles auxquelles j'ai participé, je me souviens tout de même d'y avoir eu une belle frousse un soir, tard. Le Sherman obusier (ou un autre char) tirait en appui-feu à 6 ou 8 kms. On entendait les départs puis peu après le passage vrombissant des « pelots » juste au dessus de nos têtes, suivi bientôt des explosions à l'impact. Sans doute étions-nous à seulement 3 ou 4 petits Kms au Nord-Ouest du Hammam Dalaa. Je ne connaisais pas l'endroit et il faisait déjà nuit. Une petite mechta à priori délabrée et abandonnée, composée de deux constructions, se profilait dans l'ombre et semblait abandonnée. Après un demi- encerclement discret, tandisque les autres nous couvraient, j'ai été désigné avec un de mes camarades pour aller ouvrir la porte que l'on devinait déjà, peu solide et mal jointe, même dans l'obscurité. C'était mon tour de passer le premier, ce que j'ai fais avec une certaine appréhension. L'arme à la taille, le doigt sur la gâchette, je me suis avancé en retenant mon souffle puis, j'ai donné à la porte toute proche un violent coup de pied. Cette porte s'est ouverte brutalement et j'ai fais en même temps un saut de côté, pour me protéger, prêt à tirer sur qui sortirait sans lever les bras. Il faisait totalement noir dans cette mechta et je n'avais eu qu'une fraction de seconde pour y jeter un simple coup d'oeil, juste avant de me mettre à l'abri. Aucun bruit, aucun mouvement à l'intérieur que l'on puisse déceler. Nous ne sommes ni en Indochine, ni en plein combat de la Seconde Guerre Mondiale. Pas question donc de balancer une grenade défensive. De plus nous ne sommes que 9 et notre arme principale est la surprise, le silence. Dans le gourbi, il n'y a peut-être personne, ou seulement des civils terrorisés, malades... aussi bien que des fells « coincés » là et qui attendent pour nous allumer au dernier moment. Ou encore, qui espèrent que nous partirons comme cela, sans prendre le risque d'aller plus loin, sachant que l'entrée est peut-être soigneusement piégée. C'est alors que j'ai entendu un buit suspect à l'intérieur, tout près, contre la porte à moitié refermée puis une forme à foncé en me frolant. Je n'ai pas tiré, mais cela a été limite : en fait, une chèvre affolée venait de se manifester. Cinq minutes m'ont été nécessaires pour que je retrouve ma sérénité car pendant une petite fraction de seconde, j'ai bien cru que nous allions participer, et de nuit, à un combat très rapproché...

Vue de ma place au 2ème Esc. si l'activité des fellagas était peu perceptible le jour, hors de quelques opérations et à part quelques actions isolées, il n'en était pas de même la nuit. Notre position était assez fréquemment harcelée par des groupes mobiles qui venaient faire le coup de feu. Bien entendu, la réplique était massive et énergique. Chacun à son poste faisait son travail et suivant les besoins, le commandement engageait quelques chars et quelques half-tracks. Le MDL Perné, où même le Capitaine Roland, me dirigeaient alors et éventuellement vers le mirador, comme renfort à la sentinelle. Il y avait là un projecteur doublé d' une mitrailleuse de 50 et nous y étions dans ces moments là deux ou trois, ce qui n'était pas de trop. Cependant, un soir vers 10h30, je crois, nous sommes mis en alerte par des coups de feu assez nouris qui avaient commencé du coté de la SAS voisine. La sentinelle utilise son projecteur pour tenter de localiser les assaillants. Je sors de mon gourbi avec ma carabine US et mes chargeurs puis j'entends le capitaine Roland qui bat le branle-bas de combat en criant « Alerte!..Alerte !... ». Je n'ai que trois enjambées à faire pour le rejoindre et il me donne l'ordre de monter au mirador. Dans la précipitation, je retiens qu'il me donne également ordre de faire éteindre le projecteur. Craint-il que celui-ci serve de repère pour d'éventuels tirs de mortier ? Ou que la sentinelle ne se fasse descendre trop facilement? Je ne sais. Autour, on court dans tous les sens. Les chefs de pelotons retrouvent tant bien que mal leurs hommes. Déjà, le capitaine Roland, en pyjama, grimpe sur un char M24 qui commence à rouler avec deux ou trois autres blindés. Je me prépare tout juste à grimper à l'échelle verticale qui conduit à la plateforme du mirador. Ca tiraille maintenant dans tous les coins et j'entends très bien nos mitrailleuses lourdes crépiter par longues rafales saccadées. Au moment précis où je mets le pied sur le 2ème barreau de l'échelle, une rafale me passe juste audessus et, glacé d'effroi, je reste cloué sur place ! Je sens mes jambes mais ma volonté de les faire bouger est totalement paralysée. Celui qui a tiré semble être tout près, à quelques mètres derrière moi. Visiblement c'est seulement un jeune bleu (il vient d'en arriver il y a moins d'une semaine) et qui fait n'importe quoi, qui panique encore plus que moi. Il est vrai que si je suis maintenant en poste depuis un moment et que ce qui se passe ce soir n'est plus très nouveau pour moi, pour lui, cela doit être une choc plutôt sérieux.

Le bleu en question, semblerait-il, serait parti se planquer avec quelques autres, jusqu'à la fin de l'accrochage. J'ai parfaitement compris sa réaction et ne lui en ai pas voulu d'avoir failli me tuer. Pourtant, il n'y avait strictement aucun fell dans notre cantonnement lui-même et, encore une fois, notre supériorité était écrasante. Le danger n'était pas au bout du canon de son PM Thompson et ses balles de 11,43 qui auraient pu me transformer en passoire, lamentablement perdues.

Donc, exécutant les ordres, après avoir respiré à fond une bonne minute, je reprends l'échelle et je transmets à la sentinelle l'ordre du capitaine d'éteindre, sentinelle qui feint de ne pas me comprendre et qui continue à bien balayer les environ de son projecteur. Il est vrai que je ne suis que 2ème classe et même seulement « service auxiliaire » donc, il n'en n'a rien à foutre. Il ne me croit pas. A ce moment, je pense voir très brièvement dans le faisseau de lumière qui balaye nerveusement le voisinage, un peu avant le nouveau bordj en construction, une ombre accroupie. Je signale cela à la sentinelle qui m'entend cette fois, malgré les nombreux tirs et le spectacle des traçantes à tirs tendus des mitrailleuses des chars qui progressent en balayant vers l'oued et dont les paires de moteurs Cadillac V8 ronflent à l'unisson. Je pointe du doigt l'endroit repéré et  arme ma carabine US. La sentinelle revient en arrière avec son faisseau lumineux au moment même où la forme repérée se redresse sur le bord d'une sorte de talus. Je vise puis tire avec une correction au jugé et une demi seconde après, je vois que la silhouette s'immobiliser net avant de basculer de l'autre côté du talus. Tout à été très vite. Le MDL Perné est arrivé peu après, sans doute ayant entendu mon coup de feu d'en bas. Je lui explique: il transmet sur le champ, par radio, l'information pour les patrouilles de blindés qui ratissent autour du cantonnement et précise qu'un fell semble être touché, devant le bordj en construction, ajoutant aussi qu'il n'y était probablement pas seul. Je n'arriverai jamais à connaître la suite exacte de cette action.

Ainsi passaient pour moi les jours et les nuits au 2ème Esc. Je travaillais toute la journée, prenais mes tours de garde le soir et la nuit, participais à des patrouilles nocturnes, étais réveillé fréquemment par des harcellements ou des alertes de nuit, devenais de plus en plus fatigué, dormais de moins en moins. Bientôt, il me faudra même deux litres de café noir ultra costaud au minimum par jour. Je fume peu et souvent je donne ma dotation aux autres. Si nous mangeons très bien, j'ai quand même perdu plus de 15 kgs et je me sens presque à bout de force. Le médecin capitaine s'en rend compte et je le lui confirme. Il attend quelques semaines pour voir si je remonte la pente mais comme ce n'est pas le cas, il m'expédie à l'hôpital militaire de Constantine, (Je saurai plus tard, que c'est contrairement à la volonté du capitaine Roland, mais là, c'est le médecin qui décide pour les questions sanitaires)

Non seulement j'étais vraiment épuisé physiquement mais encore, mentalement. Je me sentais de moins en moins en adéquation avec l'engagement français dans cette guerre «  à côté de la plaque » que menaient alors, en fait sans rien comprendre, ni les responsables politiques ni les chefs militaires. Qui, ces derniers, la faisaient, bien persuadés d'avoir raison, de défendre la France et de sauver l'honneur de l'Armée, par trop malmenée en Indochine. Plus le temps passait, plus les évênements confirmaient même mes certitudes sur l'inutilité totale de notre présence militaire dans l'évident nouveau contexte politique du moment. J'avais cru à l'Algérie française sans réellement savoir trop pourquoi, avant de débarquer sur cette terre colonisée. Je pensais qu'une majorité de « français musulmans », comme les pieds noirs, avaient un besoin vital de nous. Sur ce plan, j'ai vite déchanté. La population d'origine algérienne était divisée, certes, mais même si elle respectait souvent la France qui, sans aucune contestation possible, lui apportait beaucoup, même si certains français musulmans portaient notre pays dans leur coeur et pouvaient de temps en temps être jusqu'à des exemples pour nous, dire que l'Algérie c'était la France restait totalement absurde en soi. Les deux communautés en conflit, musulmane et européenne, ne pouvaient pas subsister en binôme avec des différences ethniques aussi importantes, avec des religions antagonistes, avec toutes les inégalités qui en découlaient bien trop concrètement. Cette situation avait depuis très longtemps généré un rejet potentiel et tous les germes d'une révolte nationaliste évidente qui couvait en profondeur. Cela, je le voyais, je le comprenais parfaitement dès juillet 1958. Au Hammam Dalaa, encore, j'ai eu l'occasion de faire parler librement un ou même deux des prisonniers qui y circulaient dans la journée pour faire quelques corvées, pas de ceux, dangereux, qui étaient enfermés en permanence sous terre et dont le 2ème bureau et le commandement du régiment, ou encore de l'escadron, se chargeaient de façon « énergique ». Etant toujours objectif et aimant parler vrai, j'ai conduit assez facilement ces hommes à me confier avec une sincérité évidente ce qu'ils éprouvaient en tant que combattant Algérien du FLN. Suivant que l'on est d'un côté ou de l'autre d'une barrière, il est évident que l'on voit cette barrière avec un point de vue à 180° de celui qui est en face. Sans excuser une seule seconde les fréquents comportements de sauvages de très nombreux fellagas ni admettre les horreurs, les massacres, les mutilations, les tortures barbares et les exécutions régulières des prisonniers qu'ils faisaient et comettaient, (sans même épargnier leurs propres coreligionnaires) il fallait malheureusement admettre que ces combattants étaient engagés dans une guerre de libération et que, même s'ils étaient très loin de pouvoir la gagner par les armes un jour, leur soulévement était avant tout politique, irréversible, incontrôlable et justifié. (Ce qui n'excuse en rien leur sauvagerie atroce et leur abominable barbarie.

Dont on devrait pourtant bien plus souvent parler au lieu de ne focaliser sans cesse que sur les seules tortures utilisées par l'Armée française, dans certains interrogatoires inévitables et incontournables, dans le contexte qui vient d'être décrit).

Or, ni à Paris, ni à Alger, on ne comprenait clairement la situation. Quant aux populations européennes d'Algérie, habituées à profiter d'une situation coloniale pourtant déjà depuis longtemps d'un autre temps, non seulement elles ne comprenaient pas non plus ce qui se passaient, mais encore leur manque total de psychologie et de réalisme, leur habitude d'être assistées et protégées par la métropole les ont empéchées de réagir comme il aurait convenu. Le résultat est qu'elles ont tout perdu. Je reviendrai plus loin sur ce sujet.

En attendant, je suis à Constantine, dans une chambre d'hôpital militaire que je partage tranquillement avec deux légionnaires, l'un allemand, l'autre serbe qui se sont fait proprement casser la g.  lors d'une grande beuverie. Ils ne sont pas beaux à voir. Je leurs fait quelques compliments car je sais que les légionaires n'ont pas froid aux yeux et qu'ils font du très bon boulot. Du coup, mes voisins de chambre sont sympas et l'Allemand me donne même un peu de sa tablette de chocolat. Je me souviens aussi que cet hosto n'était pas loin de la gare, dont l'on entendait les coup de trompe des locomotives diésel-électriques qui y manoeuvraient. On me fait une série d'examens médicaux qui ponctuent le temps long des quelques journées où on nous devons rester dans notre chambre, en pyjama 24 h sur 24. Puis, un beau matin, un médecin militaire en blouse blanche rentre et vient vers moi : « c'est bien vous d'Humières ? » - « Affirmatif ! Mon commandant ! » J'ai dit « Mon Commandant » sans bien réfléchir, un peu au pif, vu qu'il à l'air jeune. Son léger sourire me fait penser après qu'il ne doit être que capitaine.

«- Rabillez-vous, prenez avec vous ce que vous avez amené ici et passez aux sorties: on va vous donner des titres de transports pour Sétif. Vous êtes rapatrié sanitaire !» Je suis resté froid, presque au garde-à-vous en pyjama, mais avec peine. J'avais très envie de l'embrasser !

J'ai serré les mains de mes deux légionnaires, souhaitant à chacun d'eux bonne chance. Puis toujours sur le coup de la nouvelle, je me suis mis en route.

Pourquoi Sétif? Je ne suis pas seul mais au milieu d'un groupe d'une dizaine de soldats et sous-officiers rapatriés sanitaires qui sont tous soit blessés invalidés, soit porteur de patologies qui les rendent inaptes pour un temps ou définitivement. J'apprends de l'un d'eux que nous allons être rapatriés dans un avion de l'Armée de l'Air, depuis la base aérienne voisine. En effet, je monte dans une ambulance conduite par une charmante infirmière parachutiste et qui me le confirme en me précisant que la destination de l'avion est l'aéroport de Villacoublay, tout près de Paris. C'est un Nord 2501 de transport et de larguage de paras. Il fera une courte escale à Lyon-Bron avant de se poser enfin à sa destination.

Mon impression est curieuse, confuse. Je suis soulagé, heureux, mais mal dans ma peau. Certes, je tiens à peine debout, je ne pèse plus que 49 kgs mais je sais que tous les autres sont restés dans ce putain de bled et qu'ils n'auront qu'une seule permission pendant les 27 ou 28 mois qu'ils auront faits là-bas. Combien de temps vais-je rester en Métropole? Que va-t-on faire de moi? Et, mes affaires personnelles?.. (Je ne repasserai en effet jamais au 12 ème RCA et encore moins 2ème Esc. Mais, je ne le sais pas encore.)

Descente de l'avion. Nouvelle ambulance, nouvelle infirmière du Service de Santé des Armées. Cette fois, je roule avec trois autres soldats vers l'Hôpital Villemin, dans Paris. Je vais y traîner un moment assez long, bénéficiant de permissions qui me permettent de revoir ma famille. En toute discrétion, mais facilement désormais, je communique mes constatations, mes impressions, que je présente comme des certitudes. Je serais un jour contacté par la Présidente de l'Association pour le Soutien de l'Atcion du Général de Gaulle, Mme Helleu, association dont je deviendrai bientôt membre. Mais c'est à un autre niveau encore et seulement à cet autre niveau là que mes rapports arrivent et sont probablement lus en même temps que d'autres qui se recoupent tous, paraît-il. Nous sommes au début 1959 et il me semble évident, même vu de ma place, ici, à Paris, que la Guerre d'Algérie va prendre rapidement un nouveau tournant. J'arrive à me persuader que je suis plus utile – ou, au minimum, moins inutile, à Paris qu'à M'Sila. Des questions nombreuses me sont posées mais « personne ne me connaît » la discrétion est et doit rester totale. Bien entendu, il est hors de question d'interférer de quelque manière que cela soit avec l'Armée. Je reste à mon poste de soldat de 2ème classe.

Je reprends un peu de poids, ma tension remonte. Même si les médecins militaires ne me considèrent pas comme totalement apte, ils ont bien envie de me renvoyer en Algérie où il n'y a jamais trop d'effectifs. Or cela pose problème. Pour d'autres. Pour moi aussi, qui commence à faire un travail intéressant. Je vais tout de même, finalement, arriver à rester, en jouant un peu sur mon état de santé mais aussi et malheureusement, en demandant indirectement l'appui et les interventions nécessaires au travers de relations familiales, ce que je déteste et réprouve au plus haut point. Cela ne se produira qu'une fois et donc jamais plus de ma vie.

Je n'ai pas été tenu au courant de ce en quoi avait exactement consisté ces interventions éventuelles probables. Toujours est-il que je ne suis pas reparti en Algérie. Jamais, je n'ai su qui procédait à mes affectations en région parisienne que je pensais toutes provoquées par les mêmes interventions et sans aucune relation avec les informations que j'avais apportées. Pourtant, quand je me suis vu arriver en planton au Ministère, rue St Dominique, je me suis demandé s'il s'agissait 'une coincidence accidentelle où d'un choix délibéré. Dans un service sensible, je voyais arriver les dépêches de la 10 ème Région (Alger), les rapports sur le moral des troupes en Algérie et bien d'autres choses encore. Assez vite, je croyais constater que bien des informations importantes pouvaient être modulées, retravaillées, édulcorées, contournées avant de parvenir au Général Le Pulloch, Chef de l'Etat Major Général des Armées puis à M. Pierre Mesmer, Ministre concerné. Cela pouvait être grave et même affecter l'intérêt supérieur de la France. Il est bien évident que cette confiance que l'on me faisait ne pouvait être trahie et que je ne pouvais faire d'autre usage de ce que je découvrais que de le garder strictement pour moi seul. Mais, ce que je voyais me démontrait une fois de plus que l'on allait bien dans le mur.

D'ailleurs, le Pouvoir avait fini par s'en rendre compte. Je le savais. Pour moi, il n'y avait plus qu'à attendre la fin de mon service et de mon aventure d'appelé. Je vidais les corbeille du Ministère mais je participais aussi à rédiger les synthèses de presse pour le Chef de l'Etat Major Général. L'ambiance était on ne peut plus relaxe. Pourtant, je me morfondais en pensant à tous mes frères d'armes toujours appelés en Algérie et qui devraient attendre encore un peu que finisse leur galère, accomplissant ainsi un sacrifice totalement vain. Pourquoi n'y étais-je plus, moi? D'ailleurs, encore, mon propre frère allait devoir y partir à son tour, dans quelques mois, peu après ma quille, et tenir là-bas jusqu'à l'indépendance, accomplissant un service courageux et extrêment dur : sursitaire, il est finalement appelé dans l'Infanterie. Ses classes se terminent juste quand il contracte une méningite carabinée et reste huit jours dans un côma profond. Le Médecin Colonel Grossetête de l'hôpital militaire de Rennes prévient lui-même la famille de la situation, dit que le pronostic est très réservé et suggère de venir sans tarder. Mon frère se relèvra lentement. Puis, il lui faudra recommencer entièrement ses classes. Mais il en veut vraiment: après 6 mois de classes au total, il intègre Cherchell puis en sort sous-lientenant. Il restera en Algérie jusqu'au bout.

Je reviens sur mon parcours parisien. Peut-être ne savait-on pas que faire de moi ou étais-je mal vu à ce point ? En tout cas, j'ai eu de multiples affectations : je suis passé par la C.A.R de Versailles, par le 1er Train à Duplex, par le Fort Neuf de Vincennes, par le Fort de Nogent et, comme je l'ai déjà mentionné, par le Ministère des Armées. J'ai aussi bien nettoyé une fois les sols d'un mess de sous-off. au Fort de Nogent, et vidé les corbeilles rue St Dominique, que participé aux activités d'une compagnie expérimentale d'action psychologique où je disposais d'un studio personnel d'enregistrement et de montage, (la CDP 4 à Vincennes, Cne Souyrice), où j'ai même eu bientôt à faire des commentaires et des exposés à des officiers de réserve stagiaires, jusqu'au grade de colonel. Ou encore, j'ai eu, je l'ai mentionné, à lire les principaux journeaux français puis à en rédiger des synthèses de presse pour le Chef d'Etat Major Général. Façon qu'avait l'Armée d'utiliser les compétences d'un 2 ème classe, atypique, encombrant, et qui n'aurait pas dû l'être. Je dois encore ajouter que je n'ai jamais eu de punition ni de remarque sévère, que, comme mes camarades, j'ai bénéficié, presque pendant toute la seconde partie de mon service militaire, (celle dans la Région Parisienne) du « couchage extérieur » que l'Armée accordait facilement, réalisant ainsi de sérieuses économies d'intendance et améliorant fortement le moral des troupes locales.



LE RETOUR A LA VIE CIVILE



Ainsi ais-je eu un peu de temps pour reprendre pied, peu à peu, et suis-je enfin arrivé à retrouver la vie civile sans trop de dégats apparents, même si j'ai été profondément marqué. Je pense que j'ai beaucoup appris de ma campagne en Algérie et de la vie militaire en général, vie qui à des vertues formatrices exceptionnelles dont l'absence de nos jours est devenue catastrophique. J'y ai appris à me battre et à garder la tête sur les épaules. A mieux comprendre aussi la vie, comme ses réalités objectives. A me débrouiller en toutes circonstances, à perdre l'habitude de croire aux illusions faciles. Si pendant cette période dramatique, mes efforts et mes sacrifices n'ont servi en rien la France des Français incompétents qui la dirigeaient (mais n'avaient aucune notion des réalités), comme la France des autres qui les subissaient, ils m'ont formé un jugement précis et rendu plus fort. J'ai croisé pendant ces heures sombres beaucoup d'hommes de valeur qui l'étaient devenu en les traversant comme moi. Je les ai appréciés comme j'ai apprécié l'Armée, malgré ses travers. En conclusion, je ne regrette vraiment rien. (Sauf que la France d'aujourd'hui est, malheureusement cette fois, en danger réel imminent dans son propre sanctuaire et que, comme pour l'Algérie d'hier, les Français restent encore une fois aveugles et sourds. Jusqu'à quand le resteront-ils?)


Pierre d'Humières  Carte du Combattant  N° 845085

 

Note : J'invite les anciens du 2ème Escadron (2/12e RCA)  ayant tenu la position du Hammam Dalaa entre octobre 1958 et mars 1959 à me contacter s'ils le veulent bien. Je recherche des photos et je peux publier sur cette même page les souvenirs et les expériences de ceux qui le désireraient. Bien cordialement à tous.

 


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